Dans la série de nos digressions hermético-cabalistico-alchimiques etc., voici, en bref, quelques considérations sur l’un des jeux intellectuels les plus appréciés dans le monde, dont les origines historiques, conceptuelles et géographiques précises demeurent en réalité totalement inconnues. La plupart attribue aux Hindous cette merveilleuse manière de s’instruire en s’amusant. Quelques-uns en donnent le Grec Palamède pour auteur. Platon cependant, à la suite de Socrate, en attribue la paternité à Thoth l’Égyptien, devenu dieu des langages, des arts et des sciences. Et en effet, la signature hermétique de ce jeu est si évidente, pour qui sait la lire, qu’il n’y a pas moyen d’échapper à cette attribution ; c’est ce que nous souhaitons montrer et démontrer maintenant… mais de quoi parle-t-on ?

Dans Phèdre, rapportant les paroles de Socrate, Platon nous fait connaître l’origine mythologique du… jeu d’échecs…

« Aux environs de Naucratis, ville d’Égypte, dit-il, il y avait un ancien dieu auquel on consacrait un oiseau nommé Ibis. Il s’appelait Thoth. On dit qu’il inventa le premier les nombres et le calcul, la géométrie et l’astronomie, ainsi que le jeu d’échecs, le jeu de dés, et les lettres ».

C’était il y a plus de vingt-quatre siècles…

Voilà, pensons-nous, un bref texte propre à pleinement autoriser nos petites divagations hermético-cabalistiques coutumières : nous les dirigerons pour cette fois plus précisément vers l’élucidation alchimique, avec de brèves incursions dans des domaines culturels annexes et connexes usuels ; Astrologie, Philosophie occulte, Franc-maçonnerie, Tarots, grammatologie, hétéroglossie, etc.

En premier lieu, d’un point de vue méthodologique, il convient de toujours sonder les étymologies classique et cabalistique des mots en présence : là encore, cette méthode efficace et sûre nous met de plain-pied avec le sujet. Ainsi, lorsqu’on décompose le mot Échec de la manière suivante : « EC – H – EC » et que l’on en compte les lettres selon le rang, on trouve tout de suite la signature de Djéhouty-Thoth-Hermès-Mercure, ce qui vient puissamment confirmer notre affirmation ci-haut et platonicienne : (E = 5) + (C = 3) = 8 = H… d’où EC = 8, + H = 8, + EC = 8, = 24, et 2 x 4 = 8.

Par ailleurs, les cinq lettres de ce mot renvoient au cinquième rang de l’alphabet hébreu, occupé par la lettre h (Hé), équivalent à notre H, initiale du mot Hermès.

Certes, mais en quoi ce nombre huit peut-il être la signature de Thoth ? Simplement par le fait que la ville d’Hermopolis (ville de Hermès pour les Grecs), sous la tutelle de Thoth, étaient nommée Kemennou par les vieux Egyptiens, ce qui signifie Ville des Huit. Les Arabes la désignent d’ailleurs actuellement par le nom de El Aschmounein, qui a la même signification.

Par ailleurs, l’hébreu qch (HeSheQ) signifie « plaisir », « délices », « désir », ce qui le rapproche sémantiquement de son homophone rca (eScheQ), qui désigne les parties génitales et le caractère sexué des êtres, ce que l’on interprétera aisément, dans notre contexte, comme le caractère double, hermaphrodite et complémentaire, et à dire vrai et simple, polarisé, du jeu d’échecs, et du plaisir que l’on prend à y jouer, plaisir qui n’est pas nécessairement profane…

Rappelons que certains joueurs faisaient enlever un vêtement à l’adversaire du sexe opposé pour chaque pièce perdue par celui-ci, mais qu’en vérité, l’on entend parler de la polarité, qui domine le réel… Notons que les deux mots hébreux précédents, proviennent de la racine ca (aSh), « feu », « éclair », ce que semble confirmer l’érudit Pierre Lacour (Aeloïm ou les dieux de Moïse, Editions Jules Teycheney, Bordeaux 1832. p. 15), qui écrivait : « EchC désigne l’existence cachée, le feu latent, la vie obscure, l’animation cachée, couverte, empêchée »…

On joue aux échecs sur un carré de 64 cases (2 x 2 x 2 x 2 x 2 x 2, où la somme des deux apparaissant dans cette multiplication, soit six, renvoie à la notion tarologique de gravité, ou 8 x 8, et 64 somme visuellement la totalité : 6 + 4 = 10) carrées noires et blanches (le Mercure, selon les alchimistes, prépondérant dans les deux premières étapes de leur Magistère ; il est la clef de ce qui est improprement dénommé l' »Œuvre au noir », et de l' »Œuvre au blanc ») entouré d’un filet marqueté rouge (figurant le changement de noir au blanc, dont il est le véritable acteur, en même temps que couleur emblématique du Soufre desdits alchimistes : le rouge est aussi représentatif du dynamisme transmutatoire, et par conséquent de la « Force forte de toute force », comme le rappelle La Table d’Emeraude) sur lequel vont s’affronter « les noirs » et les « blancs ». Dans chaque camp, huit Soldats (Mars, planète astrologique de l’action, agressive et rouge, désignant aussi le fer, est, dans le contexte astrologique, Maître de la Maison VIII, la mort et la transmutation), pièces mineures, constituent la première rangée d’assaut de chaque joueur, protégeant les pièces majeures. Ces « pions » avancent par devant eux d’une case à la fois sauf au premier déplacement, où ils peuvent avancer d’une ou deux cases. Ils prennent en diagonale, c’est à dire sur une couleur différente de la leur, ou « en passant ».

Voyons les pièces nobles, dites aussi majeures, elles aussi au nombre de huit dans chaque camp : deux Tours (les athanors – ou fourneaux – des alchimistes il y a là un secret, lié au caractère double) occupent les extrémités de l’Echiquier, celui-ci ayant toujours une case blanche en bas et à droite du jeu, et se déplacent uniquement en ligne droite (le feu doit être linéaire), encadrant les Fous (les Sages, par antithèse) qui eux se déplacent en diagonale (le chemin le plus long, ou chemin de traverse, chemin biaisé. On remarquera, par ailleurs, que la diagonale de deux carrés accolés, le carré long des francs-maçons, équivaut au Nombre d’or ajouté à son inverse).

À noter que les Fous prennent le nom d’Evêques dans les pays Anglo-saxons (bishop : pour le dieu double du commerce), ce prélat représentant en alchimie le principe médiateur entre les principes masculin et féminin, le Sel. Les Fous et les Tours, on l’observera, ne peuvent parcourir au mieux que huit cases, les premiers uniquement sur les cases de leur couleur de départ, et les seconds indifféremment sur les cases noires ou blanches. Ni les uns ni les autres ne peuvent passer au-dessus d’une pièce quelle qu’elle soit. Si l’on matérialise leur déplacement optimal sur un échiquier, la Tour (l’athanor, ou encore, cabalistiquement T Our, soit la lumière fixée) dessine une croix dont les branches s’appuient sur la verticale et sur l’horizontale, comme une croix d’orientation Est-Ouest / Nord-Sud, alors que la croix que peut faire le Fou croise la précédente à mi-angle en diagonale, réalisant une croix − qui est le nom du creuset et la signature de la lumière par elle-même − et une étoile à huit rayons, comme celle que montre l’Arcane XVII des Tarots, par exemple, appelé L’Etoile ou encore, l’astre qui sert de blason à St Jacques de Compostelle, patron des médecins et des alchimistes.

L’arcane VIII, quant à lui, montre La Justice tenant ses emblèmes : la balance et l’épée. Les Cavaliers désignent, on l’aura deviné, les Cabalistes et leur langage spécifique, la Cabale. Ils se déplacent pour cela de manière originale : trois cases en avant, une de côté, ou l’inverse, c’est-à-dire d’abord deux cases de face puis en diagonale, ou encore l’inverse. Astrologiquement, le déplacement de cette Cavale rappellera « As » ; un, et « tro » ; trois (qui font « Astro »), ces nombres qui symbolisent la divinité et sa représentation ternaire intelligible. Alchimiquement parlant, deux cases pour le premier et le second œuvre, puis le changement d’orientation pour le dernier œuvre, ce qui fait passer obligatoirement les Cavaliers d’une case blanche à une case noire ou inversement, contrairement aux Fous, qui n’évoluent que sur l’une ou l’autre couleur, et semblablement aux Tours, qui sont libres d’aller sur l’une et l’autre couleur. Le Cavalier est aussi la seule pièce du jeu d’échec à pouvoir évoluer librement en passant par-dessus d’autres pièces, quelles qu’elles soient. Lorsqu’on dessine sur l’échiquier les possibilités totales de déplacement du Cavalier, on voit apparaître une croix dite Templière, couvrant vingt-deux cases (nombre − entre autres − des lames majeures du Tarot, faut-il le rappeler ?). Souvenez-vous du Beaucéant des Templiers ; un damier de quatre-vingt-onze cases noires et blanches portant la croix pattée Templière si caractéristique, ne laissant visibles que dix-sept cases (cf. Arcane XVII du jeu de Tarot, qui montre huit étoiles à huit rayons pour la plupart), puis de leur sceau (deux sels = un saut = un sceau = éventuellement, un sot, etc. Eh oui ! Car telle est la cabale hermétique : souple, agile, mouvante !) : un soldat protégé d’une rutilante armure (Mars-Fer) et tenant une lance à la main (shake spear), et un moine humblement vêtu du grossier cilice (Saturne-Plomb), tous deux (Mercure) montés sur un cheval (la Cabale, évidemment). Revenons à ce jeu…

Le Roi et la Reine, les pièces maîtresses, sont simplement − toujours dans le contexte alchimique − la représentation du Soufre et du Mercure des Philosophes. Le premier, ne se déplaçant que d’une seule case à la fois, est l’image du Fixe, alors que la seconde, se mouvant sur toutes les cases, sans limitation de distance, et, comme le Roi, sans restriction de direction, n’est autre que l’image du Volatil, le Mercure évoluant les ailes aux pieds et sur son chapeau, le pétase. Dans le contexte spirituel, le Roi correspond à l’Esprit, le principe vital éternel qui règne, dirige, informe et ordonne. Parce que l’Esprit est éternel, le Roi ne meurt pas mais est dit « mat », comme l’Arcane XXI, dit « Le Mat », et ainsi s’achève la partie.

Quant à la Reine, elle correspond à l’Âme, le principe plastique médian animateur du corps physique ; elle n’est pas éternelle, sauf si elle a su, par ses mérites, s’attacher à l’Esprit, et, grâce à lui, obtenir la Vie éternelle, et c’est là le Mariage mystique dont beaucoup parlent, mais bien trop souvent, hélas, sans savoir. Toujours dans ce contexte dit spirituel, le Fou, le Cavalier, et la Tour représentent respectivement l’Intelligence, qui se dirige à son gré (Elément Air), l’Emotivité, à laquelle il convient de passer la bride (Elément Eau), et la Corporéité statique et grave (Elément Terre). Ces pièces sont en deux exemplaires par couleurs, car ce qu’elles représentent est soumis à la polarité, à la dualité, alors que le monde spirituel qui les domine est dans le giron de l’Unité.

Lorsqu’on est un joueur exercé, on sait que les Fous doivent fonctionner ensemble pour plus d’efficience, ce qui rappelle la nécessité d’utiliser les deux hémisphères cérébraux, l’un (analogiquement le noir et sous la tutelle de Saturne) capable d’analyse et siège de la raison, l’autre (analogiquement le blanc et sous la tutelle de la Lune) susceptible de synthèse et lieu de la sensibilité et de l’imagination. Leur chemin de traverse montre à sa manière la tendance de l’intelligence à aller de travers, à biaiser autant qu’elle le peut, à prendre les raccourcis et trouver les rapports les plus directs entre les choses. Le curieux déplacement du Cavalier nous dit, quant à lui, que « le cœur a ses raisons que la raison ignore ».

On remarquera que les Fous, tout comme les Tours, se meuvent linéairement, dans quatre directions chacun, alors que dans ses déplacement dans les huit directions, le Cavalier détermine une aire : c’est afin d’attirer l’attention sur le fait que l’intelligence ne va, comme le corps, que dans une direction à la fois, alors que le sentiment, lui, est omnidirectionnel. Les pièces royales sont aussi, nous l’avons dit et il convient de le retenir, les emblèmes de l’élément Feu (Soleil et Lune), les Fous, ceux de l’élément Air, les Cavaliers ceux de l’Eau, et les Tours, ceux de la Terre, ou encore, les emblèmes du Spirituel, de l’Intellectuel, du Sentimental, et du Matériel.

Revenons à la légende…

On attribue l’invention du jeu d’échecs à un (in)certain Sessa Ebn Daher, soi-disant brahmane hindou du Vème siècle de notre ère − dont le nom est pourtant nettement à consonance arabe, et qui pourrait être à l’origine de la désignation de ce jeu (Sessa, = Checha = Chech = Chess etc. Voir en fin d’article) −, jeu qu’il aurait créé pour distraire le roi Sheram − dont le nom lui aussi est à consonance arabe − … Pour le récompenser, celui-ci (dont le nom, Chère âme, signifie cabalistiquement « pouvoir d’engendrement ») lui aurait offert de satisfaire quelque demande qu’il ferait, pourvu qu’elle soit unique et définitive. Ebn Daher aurait alors demandé autant de grains de blé qu’il résulte de l’opération suivante : doubler le nombre de grain de blé à chaque case… sur les soixante-quatre cases du jeu. Rien que cela, qui fait tout de même 18 446 744 073 709 551 615 grains de blé à donner, chiffre qui se lit 18 quintillions 446 744 trillions 73 709 millions 551 615, et représente environ 5 220 années de récolte mondiale de blé et 1 milliard 170 millions d’années à compter à raison de 5 chiffres par seconde… ce qui n’est rien par rapport aux combinaisons possibles de ce jeu, soit 64 !, qui se lit « factorielle 64 », et se calcule ainsi : 1 x 2 x 3 x 4 x 5 x 6 x 7 x 8 … /… 62 x 63 x 64.

Ce genre de légende est tellement répandu que nous avons peine à croire qu’il recèle autre chose que le merveilleux mathématique que se sont toujours plus à répandre, à diffuser, et à exploiter les hermétistes. Témoins celle-ci, de même espèce, mais prétendument venue de Suède… Un riche fabriquant d’allumettes suédois entre chez un bijoutier de Stockholm, afin d’acheter un collier de perles. Les 17 000 FF (pour simplifier, nous avons écrit en francs plutôt qu’en couronnes ou euros) demandés pour les 40 perles constituant ce collier lui paraissant un prix excessif, il propose au bijoutier de lui donner des allumettes : il doublera leur nombre à chaque perle… Ce qui fait 1 099 511 627 775 allumettes à donner, qui se lit 1 099 milliards 511 millions 627 mille 775 allumettes. Au prix de 1 F les 100 allumettes, cela représente une somme de près de 11 milliards de francs. Avec quatre centimètres par allumette, cela fait de quoi entourer le système solaire tout entier… Le blé et le feu des allumettes (bois blanc et bout rouge de soufre, le noir apparaissant lorsqu’elle a brûlé…) sont des emblèmes hermétiques suffisamment parlants − comme le blé demandé par le soi-disant brahmane − pour nous épargner d’en donner commentaire : chacun pourra y réfléchir utilement et en méditer les aspects indirects…

En attendant, et pour terminer, songez que les milliards de milliards de combinaisons qu’offre le jeu d’échecs donnent une très pâle et très faible idée de ce qu’est l’Univers, en terme d’immensité, de richesses de couleurs et de formes, de nuances, de libre créativité et de contraintes mélangées…

Le jeu d’échecs laisse entendre que c’est par le jeu des combinaisons multipliées à l’infini que l’Univers se complète lui-même et se rend attractif et permanent… Belle image et magie

Revenons au début pour terminer, comme le premier Ouroboros venu : le nom à consonance arabe du soi-disant inventeur du jeu d’échecs n’est que, pensons-nous, la marque islamique donnée au jeu d’origine égyptienne dont ont hérité les Arabes alexandrins : c’est d’ailleurs le seul jeu qu’autorise le Coran. Le sens des mots consonants en hébreu confirme une parenté linguistique avec l’égyptien, et sémantique avec le sentiment des Arabes à l’égard de ce jeu.

En dernier lieu, ce jeu trouve son origine géographique la plus ancienne en Égypte, c’est net, dans le jeu appelé SeNeT : celui-ci est le plus souvent constitué de trois rangées de dix cases (la Trinité multipliée par la Totalité), sur lesquelles évoluent des pions noirs et blancs (souvent des pierres ou de petits coquillages) qui tentent de rejoindre l’opposé de la piste de jeu, de laquelle ils reviendront multipliés par deux ou après la mutation choisie. Ainsi, un joueur parvenant à amener un pion là où les pions de son adversaire sont partis peut faire que ce pion sorte du jeu et que lui soit restituée la pièce de son choix : c’est ainsi que l’on transmute ou l’on s’immortalise en jouant…

Le Papyrus Rhind, acheté à Louxor en 1858 par A. H. Rhind, est un document mathématique très intéressant, bien que peu démonstratif des connaissances réelles des anciens Égyptiens dans ce domaine : on notera cependant que la méthode originale proposée pour repérer les nombres premiers semble basée sur les déplacements des pièces du jeu d’échecs. Quant à Blaise de Vigenère (1523-1596), alchimiste, secrétaire de la Chambre du roi de France Henri III, son attaché d’ambassade et son astrologue personnel, il décrivit, dans l’un des premiers ouvrages consacrés à la cryptographie (Le Traité des chiffres), une méthode pour laquelle le saut du cheval est primordial : à chacun de se documenter plus avant…

Ah, un dernier mot ! En égyptien ancien, « SheS », qui consonne avec l’anglais « Chess », mot désignant le jeu d’échecs, à le sens de « savoir »…

ARTICLE DEJacques Grimault
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